Aujourd’hui les villes

Le temps du congrès du parti socialiste est aussi celui qui permet de pousser des réflexions thématiques, librement. J’ai voulu, avec Philippe Vignaud,  architecte-urbaniste, prolonger, sans tabous, les réflexions que j’ai animées ces dernières années au sein du Parti socialiste. Ce texte est une contribution au Congrès, il est surtout un apport pour le Forum sur la ville du XXIème siècle.
Lisez-le, signez-le, faites nous part de vos réactions…
>>> Lire et signer la contribution « Aujourd’hui les villes » sur le site du Parti Socialiste. http://www.parti-socialiste.fr/congres/contribution/thematique/aujourdhui-les-villes-1

 

Aujourd’hui les villes

Contribution thématique présentée par

Philippe Vignaud                                                  Marianne Louis
Architecte Urbaniste                                              Secrétaire nationale à la politique de la
PS Les Lilas                                                              Ville, Adjointe au Maire d’Evry

Avec ses éructations sur la dalle d’Argenteuil et le simplisme de son rapport à la jeunesse des quartiers de grande pauvreté, avec son panorama historique de Dakar et sa vision néocolonialiste de « l’homme africain », avec ses rodomontades de Grenoble et son regard acerbe sur « l’autre » dans la République, Nicolas Sarkozy a livré pendant des années une «politique de civilisation» de déconstruction méthodique du creuset républicain, au grand dam d’Edgard Morin -auteur du concept- dont il a dévoyé le sens.

En plein accident systémique, les fantassins de l’économie se battent  pieds à pieds pour quelques décimales de croissance, de centième de point de taux d’intérêt, avec pour seul dessein une vision de la société du profit financier. Le temps est venu de mettre un coup d’arrêt à cette entreprise de défaisance sociétale et d’écrire un nouveau chapitre « civilisationnel ». C’est pourquoi, avec 80% des Français qui y vivent, il est de toute urgence de sauver les villes victimes des tensions qui les déchirent pour rassembler et réconcilier les habitants.

Le Fouquet’s, les yachts et les montres de luxe sont devenus des attributs ostensibles de la réussite décomplexée et la banlieue le cœur de toutes les détestations via ce paradigme : béton = tours et barres = immigrés = délinquance. Nos villes désunies en portent les stigmates. Cette page honteuse a été tournée le 6 mai 2012.

 

Le temps  de la réconciliation de nos territoires a sonné

 

Dans le fil des travaux de préparation menés sous l’égide de Martine Aubry en forums largement ouverts, dès le début de sa campagne, le candidat François Hollande a planté le substrat d’une vision civilisationnelle digne. C’est celle d’une Nation apaisée et en accord avec ses fondements historiques de diversité, de tolérance. Il a réuni les indispensables prérequis -effacés depuis une décennie- à une action publique en direction des territoires urbains, d’aménagement ou de construction.  Il a traduit cette volonté de faire des villes le biotope d’un développement harmonieux et non le lieu des souffrances sociales et des violences urbaines.

 

L’accent  mis sur une France de la cohésion dans sa diversité par la priorité accordée à la formation des jeunes et à l’accès immédiat à l’emploi, est primordial. La citoyenneté, pour tous y est affirmée avec le droit de vote aux étrangers pour les élections locales. La sécurité est décrite ici comme un droit et non comme une punition territoriale.

Investir sur l’avenir ?  Choisir la solidarité territoriale.

 

Ces gages pour une société urbaine plus juste précisent les contours d’une nouvelle politique des territoires urbains considérant a priori que la solidarité est un investissement et non plus une charge, que nos banlieues ne sont pas un problème, mais une part non négligeable de notre avenir économique social et urbain.  Dans l’accroissement tentaculaire des métropoles, se trouve là l’espace, les populations et l’énergie de notre futur, domaine de tous les possibles.

 

« La politique de la ville » telle que nous l’avons connue, avec trente ans d’histoire, ses acquis et ses réussites, trouve ses limites et se brise en partie aujourd’hui face à la dimension des zones urbaines à transformer, ces chapelets de grands ensembles de plusieurs dizaines de milliers d’habitants.

 

 

La naissance d’un nouveau paysage humain

 

Nous venons de clore un quinquennat marqué par la division organisée des Français, par la distillation incessante de la détestation des uns envers les autres, en raison de leurs prétendues catégories : urbains contre ruraux, classes aisées et classes moyennes, ceux qui ont un travail et les chômeurs, syndiqués ou non, et encore plus insidieux selon leur apparence et leur supposée religion. Il en fut de même pour les territoires, les régions ainsi que les quartiers pareillement oubliés dans le meilleur des cas, si souvent méprisés. Au final, le communautarisme s’est accru, le corps social distendu gravement au point de céder à hauteur de 20% aux sirènes de l’extrême droite.

 

Par effet de contraste immédiat, la nouvelle organisation ministérielle recèle des formulations, dont l’Egalité des territoires et le Redressement productif sont deux emblèmes notoires en ce qu’ils désignent des priorités manifestes ainsi qu’une autre manière de penser et de mettre en œuvre les politiques publiques.

 

Les espoirs se précisent à l’énoncé de mesures à venir, comme le droit de vote des étrangers aux élections locales -conforté par l’effort prévu pour les services publics- pour une participation accrue des populations ségréguées à la marche de la collectivité.

 

L’accent mis prioritairement sur la jeunesse, tant pour l’éducation que l’emploi va dans le sens de la réduction des inégalités d’accès au travail, avec aujourd’hui un taux de chômage dans les territoires urbains et ruraux déshérités deux fois supérieur au reste du pays. Ce travail collectif de « fraternité » est aussi illustré par la « lutte contre le délit de faciès ». L’annonce du durcissement de la loi SRU ainsi que de l’accélération de la libération de terrains de l’Etat seront également des outils pouvant concourir au desserrement de la grande pauvreté.

 

 

Du village à la planète : choisir la spirale vertueuse

 

L’Homme est un être territorial dont toutes les actions ont toujours eu une incidence sur son environnement immédiat, qui s’élargit sans cesse, du village à la planète. Au gré de la volatilité de la finance les régions et les villes se développent ou s’effondrent avec leurs entreprises industrielles et collectionnent les coûts sociaux.

 

Nous pensions en avoir terminé avec la désindustrialisation, passées les grandes catastrophes des années 80 dont les plus symboliques advinrent en Lorraine ou dans le Nord pour les mines et la sidérurgie, dans la vallée de la Seine pour l’automobile ou la pétrochimie. Non, cela continue, toujours plus profondément et presque avec méthode, site par site, pour la mécanique, la fabrication de papier, le textile, un département après l’autre. Les villes de toutes tailles sont frappées. Il en résulte une modification profonde de la géographie économique et sociale de notre pays, marquée par l’appauvrissement des populations, et des disparités d’une extrême violence. Trop souvent, lorsque l’on ferme une usine, on ouvre une ZUS.

 

Le choix d’une société dite de service, propre et quasi aristocratique, une absence de vision à long terme nous avait fait admettre la sous-traitance délocalisée de nos activités industrielles. De fil en aiguille, nous en virent à accepter comme inéluctable la destruction systématique des emplois qui entraîne l’effondrement des territoires.

 

Aujourd’hui, le consensus du refus de cette spirale destructrice semble établi. Et dans le temps du «redressement productif», il nous appartient de traiter socialement les plaies les plus béantes.

 

 

L’Etat ne peut pas rien

 

« L’Etat ne peut pas tout ! » Cette phrase, a été prononcée par un Premier Ministre au tournant du millénaire. Chacun a entendu, puis alors gardé en mémoire : « L’Etat ne peut plus rien». Or, si l’Etat ne peut pas tout – mais qui le souhaite ? – l’Etat ne peut pas rien.

 

 

Volontaires pour renouer avec les politiques publiques

 

Si les dernières grandes politiques publiques en direction des territoires n’ont pas porté des résultats à la hauteur des dépenses et des attentes, on en connait les causes : la politique du guichet, le défaut de diagnostic préalable de l’environnement large et de stratégie de recapitalisation des territoires. En pleine crise les disparités se sont accrues, la désertification rurale s’est accélérée et le ghetto urbain a survécu.

Les politiques publiques sectorielles couteuses n’ont pas suffi à masquer le recul des services publics et des politiques publiques de droit commun dans ces territoires. Viser le redressement des territoires, passe par un engagement volontaire pour renouer avec les politiques publiques.

 

De cette observation sur le terrain de la décennie dont nous tournons la page, nous tirons quelques enseignements pour des politiques publiques à venir en direction des territoires.

 

 

 

 

 

Engranger la valeur au plan local

 

 

Renouer avec des politiques publiques qui présentent une chance de réussite passe par leur croisement ciblé sur les territoires : infrastructures, ré industrialisation, pôles d’excellence, rénovation urbaine. Elles se potentialisent mutuellement.

 

Mais cette «valeur de mutualisation » ne peut rien sans une remise à niveau conjointe des services publics - enseignement et formation, sécurité et justice, médecine hospitalière et de ville- car sans qu’ils soient garantis à tous, corps social ne peut vivre en cohésion durable. C’est ainsi que facteurs de la qualité de l’offre territoriale, ils participent activement de la désertification par leur décroissance ou à l’inverse de l’agglomération par leur accumulation.

 

Pour autant, l’expérience montre aussi que si les services publics sont indispensables à la réussite de toute politique des territoires, ils ne sont en aucun cas suffisants, et aucune mutation durable n’est envisageable sans création de valeur au plan local.

 

 

En finir avec les quartiers de grande pauvreté

 

Cette combinaison, des politiques croisées à l’échelle du territoire large, du réinvestissement du service public, est nécessaire pour en finir avec quartiers de grande pauvreté, réceptacles de toutes les exclusions et excluant eux-mêmes.

Nous parlons ici des quartiers érigés principalement pendant «les trente glorieuses», qui regroupent des millions d’habitants, assignés à résidence de fait, avec des revenus moyens de l’ordre de 850 euros par foyer fiscal (on observe sur certains sites des moyennes de 450 euros).

 

Nous l’avons dit, toutes les observations des Zones Urbaines Sensibles (ZUS) en témoignent, les attentes du plan dit Borloo sont loin d’être comblées : les pauvres le sont souvent restés par manque de formation et de trop rares accès à l’emploi, la mixité sociale attendue n’a pas toujours été au rendez-vous.  En centrant les premières opérations de façon trop systématique, exclusivement sur le logement, le PNRU 1 n’a pas réussi à venir à bout de ces isolats monofonctionnels et de leur peuplement gravement homogène.

 

35 milliards d’euros mobilisés depuis 2004 sur 192 sites prioritaires et 342 quartiers supplémentaires (2006) auront sans doute changé l’allure et la qualité de vie dans certains quartiers. Mais, notamment dans les sites prioritaires, ils n’auront in fine pas permis une avancée significative sur le plan de la mixité sociale.

 

Près de 10 ans après, il faut sortir de la politique du guichet et distinguer selon les situations, les petits quartiers pour lesquels les stratégies urbaines peuvent porter leurs fruits, pour peu que la ville en s’étendant les enveloppent, que les élus locaux soient accompagnés dans le devoir de mixité sociale.

Et les quartiers les plus importants, les grands ensembles qui  constituent en eux-mêmes une bonne part de leur commune ou de leur agglomération. Impuissants à construire des stratégies  basées sur la mutualisation avec l’environnement urbain et humain (habitat diversifié, carte scolaire mixte, équipements majeurs, bassin d’emploi…).

 

Sur un temps plus long, nous devrons y déployer une nouvelle stratégie de recapitalisation territoriale. Ce qui signifie une politique «d’industrialisation» de nature à réinjecter par l’économie ordinaire les nécessaires moyens de vivre à des populations aujourd’hui captives et sous la menace d’une dangereuse économie parallèle. Celle-ci devra être doublée d’une politique d’équipement capable de créer les conditions d’une offre urbaine renouvelée, rendant ainsi les sites attractifs et acteurs de leurs villes.

 

Ces quartiers, profitant de leurs situations géographiques souvent de qualité, de leur faible densité bâtie, de leur jeunesse, doivent retrouver à la faveur de la révolution écologique, la modernité qu’ils portaient à leur création.

 

 

LA ville durable ?  Non, LES villes durables !

 

Ainsi il est temps de mener une politique d’aménagement des territoires urbains. Elle peut être le fer de lance d’un nouveau projet pour les villes comme biotopes d’une France à réconcilier. Plusieurs jalons sont déjà posés. Mais pour être pleinement solidaires, ces villes ne pourront plus continuer, à piller l’énergie et les matières premières de leurs hinterlands et  rendre en retour leurs déchets et autres pollutions ; elles ont l’exigence d’être écoresponsables.

 

 

Le territoire comme une ressource

 

Lorsque la question du foncier prend le pas sur toute autre considération dans l’énumération des outils à mobiliser pour lutter contre la crise du logement ou pour produire de la valeur ajoutée dans le renouvellement urbain, il apparait clairement que notre territoire est une ressource. Elle est non renouvelable et mérite à ce titre un respect de chaque instant.

 

Sa préservation et son usage à bon escient représentent donc des préalables économiques et environnementaux à tout projet d’aménagement. En effet, le mitage du territoire coute une fortune en voirie et réseaux divers, tant en investissement qu’en entretien : chaussées et asphalte, éclairage public, assainissement, eau potable, gaz. Il en va ainsi de chaque parc d’activités, de chaque lotissement, chaque surface commerciale, chaque maison individuelle, plantés « au milieu de nulle part », de plus en plus éloignés des centres villes ou des bourgs ; tous entrepreneurs, promoteurs, habitants poursuivant leur quête de foncier moins cher.

 

Une, deux voitures par foyer, du temps sur les routes pour les activités des enfants, les courses, le travail ; voilà le quotidien de tous les ruraux ou rurbains. Outre le prix du carburant personnel, c’est aussi le coût du ramassage des ordures ménagères, du nettoyage des voiries, des services de sécurité qui rendent insoutenable économiquement ce mode d’usage du territoire, tant d’un point de vue individuel que collectif.

 

Le temps part en fumée, l’épuisement physique dus aux incessants déplacements s’accumule est la dépendance énergétique en laquelle se trouvent rurbains et ruraux s’accroit. Nous consommons 70 000 hectares par an, soit la surface d’environ un département  tous les sept ans ! Il faut sans délai faire cesser cette folie «spatiovore», assumer et valoriser les nouvelles formes de densité urbaine qui loin des images d’Epinal des barres sans vie et des tours angoissantes, produisent aujourd’hui des modes de vie urbains, sécurisants et porteurs d’un nouveau lien social.

 

 

Les villes moyennes sont à reconquérir

 

80% des français vivent en ville et 80% habitent les régions. Leurs salaires, bien inférieurs à ceux du cœur des grandes villes, souvent se rapprochent des moyennes relevées dans les ZUS. Les métropoles cumulent des gisements d’emplois, toutes les aménités urbaines ainsi que tous les services et de ce fait aspirent les populations alentours. A l’inverse, bon nombre des villes moyennes sont la proie d’une décroissance économique et donc démographique dangereuses.

Avec le départ incessant des forces vives, l’on observe une forte désaffection des centres au profit de l’étalement urbain qui se traduit par la fermeture presque systématique des commerces traditionnels et des services avec un glissement vers les centres commerciaux périphériques. Et il faut commencer par prendre conscience du phénomène, si l’on souhaite se prémunir de l’acte deux de la « désertification rurale ». Demain, nous ne pourrons pas nous dispenser d’une déclinaison spécifique des politiques générales d’aménagement des territoires, de grande ampleur.

Outre les actions de soutien à l’industrie locale souvent animée par des PME, celles sur la présence des services publics, la reconquête des centres anciens désaffectés va nécessiter aussi des mesures ciblées pour la réhabilitation du patrimoine bâti, souvent privé. Fuit par les habitants au profit de maisons individuelles, ce patrimoine représente aussi une ressource en tant que support de qualité de vie. Nous préférerons soutenir la reconquête des centres anciens au profit du mitage péri-urbain grand consommateur d’énergie, de territoire et de temps.

 

 

 

Développement durable et pensée complexe !

 

Le XXème siècle aura été celui de l’aboutissement de la pensée moderne qui isole les champs de réflexion, les domaines, les sujets d’études, les questionnements et qui fort logiquement propose des solutions pareillement segmentées et disjointes.

 

Le fractionnement mental est la figure majeure des politiques publiques sectorielles ainsi que de l’aménagement territorial nommé zoning : ici les infrastructures, plus loin l’emploi, ailleurs le logement…

 

Ce siècle connut la fin de l’honnête Homme, et l’avènement du spécialiste. Nous aurons eu ainsi, sous l’impulsion conjointe des pensées capitaliste fordiste et du collectivisme soviétique, développé les moyens humains et économiques nécessaires à la mise en œuvre de l’industrialisation massive des biens de consommation courante et du logement, particulièrement au lendemain de la guerre.

 

Il en résulta l’exploitation systématiques des ressources minières et l’effondrement des bassins d’extraction et de production, les grands ensembles et la désertification, l’agriculture intensive et les accidents sanitaires et alimentaires, l’explosion de la prolifération des véhicules thermiques et l’assèchement des ressources en pétrole, la pêche industrielle et la raréfaction des stocks de poissons, sans oublier la fuite en avant vers l’atome sans maîtrise de ses déchets.

 

Aujourd’hui dans l’accroissement phénoménal des activités industrielles et agricoles selon notre modèle occidental et tant convoité par les BRICS, les 4/5èmes du globe couverts d’eaux, les 5 000 mètres d’atmosphère respirable et les quelques dizaines de centimètres de terre arables sortent de ce siècle harassés !

 

L’état du Monde et plus particulièrement de notre pays exige de notre génération au pouvoir une éthique de la responsabilité. Celle-ci devra se doubler d’une pensée désectorisée. Le temps est venu de penser ici, au sein du Parti Socialiste, un développement raisonné pour des villes solidaires et durables.

 

 

« Les pensées fractionnelles, qui morcellent tout ce qui est global, ignorent par nature le complexe anthropologique et le contexte planétaire. Mais il ne suffit pas de brandir le drapeau du global :

Il faut associer les éléments du global dans une articulation organisatrice complexe, il faut contextualiser ce global lui-même. La réforme de pensée nécessaire est celle qui générera une pensée du contexte et du complexe. » Edgar Morin, Ma gauche.

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